Il y a Lemonnier et Lemonnier.
Camille Lemonnier est bruxellois. Et écrivain. Mais il a ouvert l’ère du récit régionaliste en Wallonie, en publiant « Un Mâle » en 1881. Ce qui lui a suffi pour se faire adoubé comme écrivain wallon.
Maurice Lemonnier est montois et homme politique. Mais ce wallon-là sera bourgmestre de Bruxelles, fait Baron. La Baronne Lemonnier, sa femme, restaura à ses frais le château de Lavaux Sainte Anne, et l’église du village.
Louis-Désiré Lemonnier, architecte
Le Lemonnier qui nous intéresse ici se prénomme Louis-Désiré. S’il est aussi montois, c’est à Liège qu’il s’illustre. Architecte, il crée le premier grand passage commercial couvert de Belgique, avec Henri Victor Beaulieu, l’architecte de la Ville.
Construit entre 1836 et 1838, les choses allaient alors rondement: commencé le 22 mai 1837, le nouveau passage est inauguré en avance de six mois sur le calendrier. Et les liégeois se sentent un peu plus parisiens lorsque, le 24 janvier 1839, ils se bousculent à l’inauguration du passage «Lemonnier», inspiré du passage des Panoramas à Paris, considéré comme le premier passage couvert de Paris. Le passage des Panoramas, construit en 1799, était ainsi appelé parce qu’il rejoignait jadis deux rotondes, de 17 mètres de diamètre et 7 mètres d’hauteur, qui présentaient l’une le panorama de Paris, l’autre celui de Toulon peints sur des toiles tendues. Sous Louis Philippe, en 1845, puis en 1846, on construisit les deux autres passages couverts Jouffroy et Verdeau qui portent les noms de leurs promoteurs.

1839 pour le Passage Lemonnier, c’est huit ans avant les Galeries Royales Saint-Hubert, à Bruxelles.
A Charleroi, le Passage de la Bourse ne sera tracé qu’un bon demi-siècle plus tard, en 1892.
La mode parisienne des Passages
Si la mode est aux «Passages», qui fleurissent à Paris, c’est qu’ainsi, on rentabilise les cours intérieures, qu’on dessine des raccourcis dans la ville, et qu’on dispose aux étages de nouvelles habitations groupées, pour des familles, locataires, propriétaires et commerçants. Les passants y voient l’occasion d’échapper aux «embarras de la ville», le temps d’une déambulation, à couvert et en pleine lumière grâce aux verrières ou à l’éclairage au gaz et de s’offrir un moment de détente, fait du plaisir du lèche-vitrines autant que des achats. C’est la perspective, aussi, de faire quelque rencontre – et pourquoi pas galante, il paraît qu’on les y espérait fort.
A Liège, le Passage Lemonnier donne naissance au premier «Carré». On ne disait pas je vais «dans le carré» mais je vais «faire le carré». Au XIXe siècle, trois cents personnes habitaient les 56 logements indépendants du Passage. Et des générations de commerçants s’y sont succédés, tout le long de ses 160 mètres.
A l’époque, les convictions des promoteurs s’affichaient dans la pierre : Entre autres, «Activité, ordre, économie».

A partir de 1934, le passage est entièrement rénové et abandonne le style néo-classique pour l’Art déco sous la conduite de l’architecte Henri Snyers.
Dans la rotonde, Mercure d’un côté, allégorie du Commerce, Minerve de l’autre, allégorie des Arts et de l’Industrie, assurent les commerçants et les boutiquiers de pouvoir s’y abandonner sous les meilleurs auspices.
Et ces mois-ci, Le Passage Lemonnier se refaisait une beauté pour la deuxième fois de son histoire.
Une inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO?
Le passage Lemonnier est aujourd’hui un pilier de la nouvelle association européenne de galeries couvertes, créée il y a une bonne année. Avec pour but de préparer le dossier d’inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO des «passages». Il y a plus de 150 «passages» en Europe.
Mais pourquoi «Li rowe di Veûle» (la rue de verre), s’appelle-t-elle Passage Lemonnier? Il se répète qu’il fallait bien choisir entre les deux architectes, Lemonnier-Beaulieu, c’était «trop». On aurait choisi de… tirer au sort… Lemonnier serait sorti du chapeau… Si l’histoire se trouve ici un peu arrangée, il n’empêche : c’est une belle histoire…
source image de tête: Google maps
Bernard Chateau,